UFC QUE CHOISIR DE LA HAUTE VIENNE

Actualités, Agriculture, Alimentation

E=M6 spécial agriculture : d’erreurs en oublis

Pesticides, serres chauffées, ou encore conditions d’élevage : à la date où aurait dû se tenir le Salon de l’agriculture, M6 a tenté, dans une émission en prime time, de rassurer ses nombreux téléspectateurs sur plusieurs « questions qui fâchent ». Mais cela, malheureusement, au prix de plusieurs erreurs et omissions d’importance. Petit rectificatif en trois points, concernant la santé des consommateurs.

1,8 million de téléspectateurs. Lundi 1er mars, M6 avait réuni une belle audience pour sa soirée spéciale agriculture. L’émission, présentée par Mac Lesggy, semblait clairement vouloir prendre le contrepoint de ce que certains qualifient d’« agribashing », à savoir les enquêtes journalistiques mettant en lumière les problèmes écologiques, sanitaires ou éthiques posés par certaines pratiques agricoles.

Les constats étaient donc présentés positivement, cette fois. Par exemple en insistant sur le fait que 90 % des vaches laitières françaises ont accès à l’extérieur à certaines périodes de l’année, plutôt que de rappeler que la quasi-totalité des veaux de boucherie, des porcs, des dindes, des lapins et la majorité des poules et poulets ne sortent jamais.

Il s’agit là d’un choix éditorial qui peut se défendre. Mais il semble que la volonté de mettre en valeur le travail, essentiel et souvent difficile, des agriculteurs a parfois pris le dessus sur l’exigence d’une information honnête. Nous avons en effet relevé plusieurs omissions et erreurs au fil des reportages, qui risquent de donner une idée fausse des effets de la consommation de certains produits pour la santé des consommateurs.

Agriculture conventionnelle : aucun risque avec les résidus de pesticides ?

Ce que dit E=M6

Les journalistes ont fait tester, en laboratoire, la présence d’une centaine de molécules dans les blés de trois agriculteurs, dont un labellisé bio et deux ayant utilisé des pesticides de synthèse. Or, aucune molécule n’a pu être quantifiée dans aucun des échantillons. Mac Lesggy rappelle que ce n’est pas si étonnant puisque « seuls 25 % des échantillons de blé présentent des résidus de pesticides dans l’Union européenne ». Ces résultats viennent ainsi conforter l’information donnée un peu plus tôt par Serge Zaka, spécialiste de météo agricole : « Le consommateur ne risque rien en mangeant les récoltes de l’agriculture française. »

Ce que l’on comprend

Les produits de l’agriculture conventionnelle sont rarement contaminés par des résidus de pesticides, et leur consommation ne présente pas de risque pour la santé.

Ce que dit la science

Précisons tout d’abord que nous n’avons pas retrouvé le taux de 25 % avancé dans l’émission. Les dernières données disponibles sur le site web de l’Efsa (l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui produit ces chiffres) indiquent que ce sont en réalité 40 % des blés analysés qui présentent au moins un résidu (le taux de 25 % avancé par l’émission correspondant en fait aux blés ne présentant qu’un seul résidu). Quant aux céréales commercialisées en France, plus de la moitié présentaient des résidus de pesticides en 2017 (les données les plus récentes disponibles), d’après les services de la répression des fraudes (DGCCRF).

Concernant les effets sur la santé, les toxicologues et épidémiologistes experts du sujet ne sont pas du tout aussi catégoriques que l’expert en météo agricole interrogé dans l’émission, car plusieurs études suggèrent que l’exposition aux résidus de pesticides pourrait présenter un risque pour la santé (voir encadré « Lire aussi »). Le Haut Conseil de la santé publique recommandait d’ailleurs déjà, en 2017, de privilégier les produits végétaux « cultivés selon des modes de production diminuant l’exposition aux pesticides (selon un principe de précaution) ».

Agriculture bio : des toxines en plus grand nombre ?

Ce que dit E=M6

« Au début du XXe siècle, il y avait pas mal de problèmes à cause du développement de champignons dans les silos, qui provoquaient des maladies chez l’être humain », explique Serge Zaka, expert en météo agricole, qui poursuit : « Ce problème ne se retrouve pas dans l’agriculture de conservation des sols et dans l’agriculture conventionnelle à l’heure actuelle, puisqu’ils peuvent utiliser des fongicides, mais il est un peu plus présent au niveau de l’agriculture biologique. »

Ce que l’on comprend

Consommer des produits bio pourrait présenter un risque pour la santé.

Ce que dit la science

« Il est, en l’état actuel de la science, impossible de dire quel mode d’agriculture, entre bio et conventionnel, est le plus sujet aux contaminations aux mycotoxines », détaille Florence Forget, directrice de recherches dans l’unité Mycologie et Sécurité des aliments de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement). « Les agriculteurs bio mettent en place des pratiques agronomiques qui limitent le risque de contamination, comme la rotation des cultures et le choix de variétés résistantes », enchaîne la spécialiste, qui ajoute que « les fongicides ne sont pas une solution miracle : parfois ils marchent et parfois ils peuvent avoir l’effet inverse ». La DGCCRF et l’Efsa nous ont confirmé, chiffres à l’appui, que les contrôles sur les produits bio et conventionnels menés chaque année ne leur permettaient pas de dire si un mode d’agriculture était plus sujet aux contaminations par des mycotoxines que l’autre.

Produits laitiers : des pourvoyeurs d’oméga 3 ?

Ce que dit E=M6

Mac Lesggy note que l’on consomme de moins en moins de lait, puis fait remarquer que ce lait contient des oméga 3 « très importants pour la santé », en particulier le lait de pâturages et de montagne. Or, justement, « 90 % des Français manquent d’oméga 3 ». L’émission rappelle ensuite que ces oméga 3 se retrouvent aussi dans la crème, le beurre et les fromages.

Ce que l’on comprend

Manger plus de produits laitiers serait une bonne solution pour augmenter les apports des Français en oméga 3, surtout si le lait provient de vaches qui ont mangé de l’herbe.

Ce que dit la science

Passons sur le fait qu’il est scientifiquement démontré que le lait bio est plus riche en oméga 3 (ce que l’émission ne mentionne pas). De toute façon, les produits laitiers sont, quel que soit leur mode de production, de très faibles contributeurs aux apports en oméga 3 (à savoir les acides gras ALA, EPA et DHA). « Ils représentent actuellement 10 % de nos apports en ALA et respectivement 5,5 % et 1,1 % des apports en EPA et DHA, ces deux derniers étant les plus importants pour la santé », nous révèle Bruno Martin, chercheur spécialiste du sujet à l’Inrae (et que l’on voit apparaître dans l’émission). Augmenter sa consommation de produits laitiers en privilégiant le lait de vaches ayant pâturé n’aurait donc qu’une influence marginale sur les apports en ces bons acides gras. « Ce n’est pas ça qui va résoudre la question des oméga 3 », reconnaît Bruno Martin. Le Haut Conseil de santé publique préconise d’ailleurs de consommer deux produits laitiers par jour (pas moins mais pas plus), et de limiter les matières grasses animales (beurre et crème) en privilégiant les huiles de colza et de noix (très riches en oméga 3) et l’huile d’olive.

La faute aux conflits d’intérêts ?

Parmi les annonceurs ayant payé pour voir leurs produits vantés durant les coupures publicitaires de cette soirée spéciale, on pouvait compter McDonalds, Charal, ou encore « les viandes de bœuf Label Rouge ». Parmi les clients de la société qui a produit l’émission, on peut citer notamment Casino, Picard, Interbev (l’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes) ou encore Coca-Cola. Enfin, parmi les clients de Mac Lesggy, qui propose ses services d’animateur pour des événements privés, se trouve l’Aemic, qui se présente comme le réseau des professionnels des industries céréalières. Des liens qui ne facilitent probablement pas la critique vis-à-vis des intérêts agro-industriels.

Le partage, est utile pour tous