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Grande distribution : faux concurrents ou vrais alliés ?

Si les enseignes affichent leur rivalité devant les consommateurs, elles n’hésitent pas à s’associer en centrales d’achat pour s’approvisionner en commun. Quatre d’entre elles pèsent aujourd’hui 92 % du marché de la grande distribution. L’Autorité de la concurrence les surveille de près pour éviter des abus au détriment des consommateurs ou des fournisseurs. Elle a rendu récemment une décision concernant l’une d’entre elles, Horizon.

À grands renforts de « promotions exceptionnelles », de « bonnes affaires » ou de « prix les plus bas », les enseignes de la grande distribution semblent se livrer une guerre sans merci pour conquérir les clients de leurs concurrents. Ennemis mortels ? Pas tant que cela. Il leur arrive aussi de conclure des trêves, et même de s’allier au sein de centrales d’achat pour s’approvisionner en commun pour une partie de leurs articles. Ces accords à l’achat portent principalement sur les produits alimentaires sous marques de distributeurs et, dans une moindre mesure, ceux sous marques de fabricants (mais peu sur les produits agricoles bruts et frais), ainsi que sur certains produits d’hygiène et de services (ampoules…) (1).

Trois rapprochements de ce type existent aujourd’hui. L’une de ces centrales d’achat, Horizon, créée en 2018, regroupe Auchan, Casino, Metro et Schiever. Elle pèse plus de 20 % du marché de la grande distribution (2). Un tel mastodonte ne pouvait laisser l’Autorité de la concurrence (l’administration chargée de veiller au bon fonctionnement du marché et de lutter contre les pratiques anticoncurrentielles) indifférente. S’étant autosaisie du sujet afin de vérifier si ce regroupement portait atteinte à la concurrence, elle a exigé des modifications du périmètre de l’accord pour limiter ces risques, dans une décision publiée le 22 octobre 2020 (lire l’encadré).

Deux autres structures de ce type existent actuellement. Carrefour et Tesco ont créé la centrale Alliance, également en cours d’examen par l’Autorité. Enfin, Carrefour, Système U et Cora travaillent ensemble au sein de la centrale Envergure. Ces alliances se nouent, mais elles se dénouent également. En 2014, ce sont des accords tout autres qui prévalaient, entre Auchan et Système U, Intermarché et Casino, ainsi que Carrefour et Provera.

Véritable oligopole

Ces rapprochements aboutissent à un véritable oligopole. Les quatre principaux acheteurs – Envergure, Leclerc, Horizon et Intermarché-Francap (Coccinelle, Colruyt, G20 et Diagonal) – pèsent aujourd’hui 92 % du marché de la distribution, les hard discounters Lidl et Aldi se partageant le reste. En clair, 70 à 80 % de notre alimentation est aux mains de ces quatre structures (3).

Un marché très concentré

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Source : Autorité de la concurrence

Pour excessifs qu’ils paraissent, ces regroupements sont pourtant légaux. En effet, « ce sont l’abus de position dominante, l’abus de dépendance économique [des fournisseurs envers leur acheteur, ndlr] et les ententes [entre distributeurs, ndlr], notamment sur les prix, qui sont interdits », pas ces concentrations à l’achat, rappelle Joël Tozzi, rapporteur général adjoint de l’Autorité de la concurrence. Et ils ne sont pas la cause des relations tumultueuses entre les enseignes et leurs fournisseurs lors des négociations commerciales, même s’ils ajoutent un peu plus aux tensions.

Des bénéfices attendus pour le consommateur

Pour autant, si oligopole il y a, il n’empêche pas une concurrence féroce entre enseignes, a priori au bénéfice de leurs clients. L’Autorité de la concurrence estime en effet que « ces accords à l’achat sont susceptibles de générer des gains d’efficacité, par exemple en baissant le prix de vente des produits », grâce à des économies d’échelle sur la logistique, ou encore par de meilleurs tarifs obtenus par les enseignes auprès de leurs fournisseurs du fait d’achats en gros.

Des risques sur la variété et la qualité de l’offre

Néanmoins, ces regroupements peuvent aussi présenter « des risques anticoncurrentiels » : si plusieurs enseignes, via une centrale, achètent les mêmes articles auprès des mêmes fabricants, elles risquent de limiter la variété ou la qualité de l’offre proposée aux consommateurs, et de l’homogénéiser d’une grande surface à l’autre. Or, « le consommateur français apprécie d’avoir des rayons très bien achalandés, offrant une diversité significative de produits alimentaires, explique Joël Tozzi. Il ne faudrait pas perdre cette diversité. » Les distributeurs peuvent aussi faire pression sur leurs fournisseurs pour leur imposer des contraintes excessives, réduisant les bénéfices de ces derniers, voire leur capacité à innover ou à maintenir la qualité de leurs produits. Les petites entreprises sont particulièrement fragiles face à ces abus de position dominante. Les tensions récurrentes lors des négociations commerciales entre les distributeurs et leurs fournisseurs illustrent chaque année le déséquilibre dans le rapport de force, un déséquilibre qui ne peut que s’accentuer avec ces méga-centrales d’achat. Les discussions de cette fin d’année, marquées par la crise liée au Covid-19, s’annoncent d’ores et déjà tendues.

Des limites à l’Horizon

En se regroupant dans la centrale d’achat Horizon, les quatre distributeurs Casino, Auchan, Metro et Schiever mettent en commun leurs achats auprès de plus d’un millier de fournisseurs, en particulier pour leurs propres marques de distributeurs (MDD) alimentaires. Noué le 18 mai 2018, cet accord a fait l’objet d’une autosaisine de l’Autorité de la concurrence un an plus tard, face aux risques qu’il présentait : fragilisation de certains fournisseurs (en particulier les petites entreprises) ou de certaines filières agricoles, et homogénéisation des produits (en prix et en gammes) proposés aux consommateurs.

Ont donc été exclus de cet accord plusieurs produits vendus sous MDD :

  • Les produits de filières en difficulté : lait, œufs, certaines charcuteries (jambon cuit, lardons…) en libre-service, cidres.
  • 27 des 300 produits « différenciants » : conserves de poissons (tartinables, salades…) et de viandes (pâtés, rillettes, saucissons, foies gras, produits bio…), poissons panés surgelés, viandes et volailles surgelées (beignets, burgers…), apéritifs, digestifs…
  • Plafonnement de l’accord à 15 % de parts de marché pour 12 produits peu sensibles : café, chicorée, eau, poivre, sel, croquettes pour chiens…

Le rapprochement entre Carrefour et Tesco est quant à lui en cours d’examen par l’Autorité. Il porte essentiellement sur les MDD et les services sur les marchés respectifs des deux géants de la distribution, géographiquement complémentaires — l’un en France, l’autre au Royaume-Uni, ainsi qu’à l’étranger. Ils ont déjà proposé d’exclure de l’accord plusieurs fruits et légumes (agrumes, courgettes, kiwis, melons, raisins, pêches, nectarines…), ainsi que l’agneau et les plantes et fleurs d’intérieur français et européens. Pour d’autres produits (coton, fromages persillés, pâtes, cheddar, conserves de tomates…), l’accord se limiterait à 15 % de leur marché.

 

(1) Les produits électriques et électroniques ou la commercialisation en ligne peuvent faire l’objet d’autres accords (comme Carrefour avec Fnac-Darty et Google).
(2) Le marché de la grande distribution pesait 190 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019.
(3) Hors restauration hors domicile. Le reste des achats alimentaires étant effectué auprès de commerçants indépendants, de marchés, en vente directe…

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